En présentant le nouveau décret relatif aux épandages des boues de station d’épuration, le ministère de l’Environnement ne pensait certainement pas soulever de telles réactions dans le monde agricole. La réglementation se veut désormais plus claire et plus stricte pour assurer un suivi précis des boues tout au long de la filière. Mais pour beaucoup, ces changements ne suffisent pas. Après l’AGPB (1), ce sont la CGB (2) et l’AGPM (3) qui se sont élevées contre les boues. L’AGPB met en avant le fait qu’on ne peut pas garantir aux agriculteurs et aux consommateurs l’innocuité des composants des boues (notamment des métaux lourds) pour les sols et pour les cultures. Très en pointe de la contestation, la CGB souhaite communiquer auprès du grand public sur le service que rend l’agriculteur à la société. Dans l’immédiat, elle demande un boycott des boues. Elle ne veut pas qu’en pratiquant l’épandage, le monde agricole soit montré une nouvelle fois du doigt et traité de pollueur. L’AGPM préconise, elle aussi, le « non-épandage » des boues sur les terres agricoles, invoquant le « principe de précaution ». Toutes ces associations craignent la pression croissante des sociétés de l’industrie agroalimentaire et des consommateurs qui revendiquent de plus en plus le » risque zéro » pour leurs aliments.La solution des organisations agricoles est donc d’anticiper en refusant les boues pour éviter qu’un jour, les agriculteurs » épandeurs » ne se retrouvent pris au piège face à des industriels qui ne voudront plus de leurs produits car présumés » contaminés » par tel ou tel métal lourd. Certains grands groupes possèdent déjà dans leur cahier des charges des recommandations précises face à l’épandage des boues (voir encadré).Les légumes sont particulièrement visés car certains d’entre eux, à l’image des carottes, des épinards et des laitues, ont la capacité de concentrer très facilement les métaux lourds comme le cadmium. » En tant que producteur de légumes, je préfère m’abstenir d’épandre des boues, confie Bertrand Souplet, agriculteur dans l’Oise. Je fournis mes produits à Bonduelle qui a mis en place une charte très stricte. Je ne veux pas prendre le risque de me voir refuser ma production d’autant qu’en cas de problème, je ne me sens pas juridiquement assez fort pour lutter contre de tels industriels. Ce n’est peut-être pas la peine de jouer avec le feu : autant épandre les boues sur des parcelles qui ne reçoivent pas de légumes! « Les craintes par rapport aux boues ne datent certainement pas d’hier mais elles ont ressurgi après le traumatisme créé par la crise de la » vache folle « . Pourtant, l’épandage agricole reste pour de nombreuses collectivités la voie la plus économique pour recycler ces déchets. 60 % des boues de station d’épuration actuellement produites sont épandues : cela représente 433 500 tonnes de matière sèche qui recouvrent chaque année 1 à 2 % de la SAU. En 2002, la mise en décharge des déchets non ultimes dont les boues devraient faire partie sera officiellement interdite. Pour l’heure, cette option représente 25 % du total des boues produites. A terme, les collectivités locales auront donc deux solutions : l’épandage agricole ou l’incinération. La conséquence de la seconde sur le prix de l’eau n’a certes rien de très séduisant (voir ci-dessus). Alors que faire? Certains diront que les boues sont des déchets de la société tout entière : c’est à elle de résoudre le problème. C’est vrai mais comme le souligne Michel Fouchault, agriculteur en Seine-et-Marne, » cela ne fait pas avancer le problème. Moi, j’épands les boues d’une commune voisine. Ce n’est pas l’intérêt agronomique de ces produits qui me motive. Je pourrais m’en passer mais je le fais pour rendre service à la collectivité. Par ailleurs, depuis quelques années, les suivis et les analyses sont beaucoup plus stricts : cela me rassure. En revanche, il faut que le producteur de boues fasse lui aussi des efforts. En effet, une plate-forme de stockage devait être construite et cela n’est toujours pas fait. Si elle ne l’est pas l’année prochaine, je cesse la coopération. Il faut que les efforts proviennent des deux partenaires. « L’épandage semble une voie de recyclage indispensable pour les petites stations d’épuration. Pour les plus grosses, reste l’option incinération qui, il est vrai, demande des investissements plus importants. Mais attention, certains spécialistes mettent en garde contre cette voie d’élimination dont les fumées seraient toxiques à long terme… » En tant que chambre d’agriculture, nous communiquons depuis quelques années déjà auprès des agriculteurs sur le problème des boues, indique Henri Roux, responsable des questions développement pour l’Ile-de-France. Nous leur conseillons de ne pas épandre. Il faut leur rappeler qu’ils ont un produit à vendre et qu’ils doivent agir avec précaution en évaluant les risques. « Le nouveau décret précise que le producteur devient l’unique responsable des boues. » Mais attention, prévient Jean-Noël Terrible, de l’APCA (Assemblée permanente des chambres d’agriculture), l’agriculteur ne doit participer à aucune des étapes de l’épandage. S’il agit, il prend le risque de faire une erreur et donc de se voir un jour accusé. » C’est pourquoi l’APCA, comme d’ailleurs la FNSEA et le CNJA, demandent l’obligation de lier le producteur de boues et l’agriculteur par un contrat. De même, l’APCA réclame le » zéro franc, rendu racine « , autrement dit, l’agriculteur ne doit pas accepter d’argent de la part des producteurs. Certains reçoivent près de 80 F/t de matière sèche! » S’ils le font, confie Jean-Noël Terrible, les agriculteurs deviennent dès lors responsables des boues et des problèmes qui pourraient survenir! » La FNPA (Fédération nationale des propriétaires agricoles) recommande pour sa part aux propriétaires d’ajouter dans le bail une clause spécifique pour les boues. » Nous leur conseillons vivement, et de plus en plus, d’interdire les boues sur leurs parcelles, explique Bruno Deronssin, conseiller du président de la FNPA. Nous ne souhaitons pas prendre le risque de compromettre la qualité des sols et, par là même, d’hypothéquer l’avenir. « Autre oublié du décret : un fonds de garantie qui permettrait de couvrir les agriculteurs en cas de problèmes. » Il se peut qu’un jour, on découvre une nouvelle molécule dans les boues, très toxique, imagine Jean-Noël Terrible. Les productions seront refusées. Contre qui l’agriculteur pourra-t-il se retourner dans ce cas? Qui l’indemnisera? Toute la question est là! Le problème est également soulevé en cas de disparition du producteur de boues. Si l’entreprise n’existe plus, qui sera désigné coupable? « Un audit a été demandé par la filière agricole afin de comparer l’intérêt économique et environnemental de l’épandage agricole et de l’incinération. Les résultats de cette étude sont attendus pour juillet 1998. » Nous avons besoin qu’un organisme indépendant réponde aux questions que tout le monde se pose, commente Jean-Noël Terrible. Les agriculteurs pourront dès lors prendre une décision en connaissance de cause. » Il sera ensuite certainement l’heure aussi de communiquer auprès du grand public pour lui faire savoir qu’un tas de boues, malodorant, stocké dans un champ, est une étape pour recycler ses propres déchets…(1) AGPB : Association générale des producteurs de blé.(2) CGB : Confédération générale des planteurs de betteraves.(3) AGPM : Association générale des producteurs de maïs.