En l’espace de quelques années, l’eau est devenue le point de cristallisation des relations ville-campagne; des relations entre l’agriculture, la nature et la société , analyse Jean-Yves Griot, président du réseau » Eau et agriculture durable « . Et ce point de cristallisation est bien souvent source de conflit… Un aspect d’autant plus important à prendre en considération que les épandeurs d’engrais vont bientôt rentrer dans les champs.Rappelons-nous : il y a un an, le 23 janvier 1997, la Lyonnaise des eaux attaque l’Etat en justice. L’entreprise entend démontrer sa non-culpabilité dans l’affaire des nitrates de la région de Guingamp (Côtes-d’Armor). Condamnée à verser une indemnité de 200 000 F aux consommateurs de la région pour leur avoir distribué une eau à teneur en nitrates excessive, la Lyonnaise a décidé d’engager un recours en contentieux… En tardant à faire appliquer la directive nitrates, l’Etat serait responsable de cet état de fait. » Il s’agissait de sauvegarder notre réputation en prouvant que nous n’étions pas responsable de la contamination « , explique Jean-Luc Trancart, directeur-clientèle du groupe. Procès contre la Lyonnaise qui pourrait d’ailleurs bien cacher un phénomène de société. » Toutes les activités qui occupent l’espace ou qui sont liées à l’environnement feront de plus en plus l’objet de recours devant les tribunaux de la part des associations « , estime-t-il en précisant non sans humour que les Suisses appellent cela la « recourite ».Où en sommes-nous aujourd’hui? L’Etat n’a pas encore déposé son mémoire de défense face à l’attaque de la Lyonnaise des eaux. Mais une chose est sûre, l’intransigeance des pouvoirs publics envers les agriculteurs ne peut que se renforcer. Trop souvent considérés comme des assistés et des pollueurs, les agriculteurs doivent redorer leur blason.La directive nitrates pourrait en être l’occasion. Bien que contraignante, elle repose sur une démarche agronomique adaptée (en principe) aux conditions locales. Il s’agit le plus souvent, pour les agriculteurs situés en zone vulnérable (1), de respecter un calendrier d’épandage, de pratiquer une fertilisation raisonnée, de ne pas apporter plus d’une certaine quantité d’azote d’origine animale (souvent 210 kg/ha/an) d’ici à la fin du premier programme d’action et d’enregistrer leurs pratiques de fertilisation.Mais derrière tout cela, se cache un enjeu de taille. A l’issue du premier programme (octobre 2000), la France devra remettre à Bruxelles un bilan national (voir 1er encadré). Et s’il est difficile de présager des décisions de la Commission, il y a de gros risques pour que la pression réglementaire sur les agriculteurs se renforce en cas de bilan négatif. Peut-être leur imposera-t-on alors une quantité d’azote par culture à ne pas dépasser (projet évoqué en 1987)…Qu’adviendrait-il aussi de l’image déjà altérée de l’agriculture auprès du grand public et des groupes de pression environnementalistes? Responsable des politiques eau de France nature environnement (2) et membre du Conseil national de l’eau, Bernard Rousseau indique déjà qu’il ne peut accepter » la position actuelle des agriculteurs, à savoir : je produis et je me moque des autres « ! Estimant que les agriculteurs sont en matière environnementale, de » mauvaise volonté et qu’ils font de la résistance « , il déclare » qu’avec 170 milliards de F d’aides publiques par an, ces derniers doivent consentir des efforts pour répondre aux attentes des citoyens « . Argument repris par le ministère de l’Agriculture qui explique que » demain, les aides publiques à l’agriculture devront être » relégitimées » par d’autres fonctions (NDLR : autres que la fonction de production). L’occupation de l’espace et l’animation du milieu rural notamment, mais aussi la préservation de l’environnement; le contrat territorial de la loi d’orientation allant dans ce sens. « Mais si avec la signature de la quasi-totalité des programmes d’action, la directive nitrates débarque réellement sur le terrain cette campagne, les agriculteurs ne l’ont pas attendue pour agir. L’engagement massif dans le PMPOA (3) et les cinquante-quatre opérations Fertimieux (voir encadré page 12) qui couvrent désormais 1,6 million d’hectares sont là pour en témoigner. Actions Fertimieux qui restent, pour Bernard Rousseau, » des opérations de communication qui ne résolvent pas le problème de fond « . Et d’ajouter » qu’il ne faut pas essayer d’extrapoler une réponse ponctuelle car sinon, on est coupable d’escroquerie « . Chacun remarquera toutefois qu’outre ces opérations (Fertimieux, Bretagne eau pure…), les pratiques des agriculteurs ont évolué. Les amendements organiques sont mieux comptabilisés et les diagnostics de nutrition des plantes (Jubil, Ramsès…) permettant grâce à l’analyse du jus de base de tige de mieux piloter la fertilisation, de plus en plus utilisés (voir haut de page). En betteraves, les planteurs ont considérablement baissé leurs apports en passant de 180 kg N/ha en 1977 à 135 kg N/ha en 1997. Il y a vingt ans, ils apportaient 3,4 kg d’azote par tonne de betteraves produite contre 1,9 kg aujourd’hui, soit près de 45 % de moins!Céréalier et producteur de porcs à Villemardy (Loir-et-Cher), Lucien Chevais estime d’ailleurs que le premier programme d’action de la directive nitrates ne devrait pas bouleverser ses pratiques. Adhérent d’un groupe de développement, il explique déjà pratiquer une fertilisation raisonnée, répondant au cahier des charges de la directive. » Chaque année, des analyses de reliquats sont effectuées. Communiquées au groupe, les valeurs moyennes me permettent, en fonction du précédent, de la qualité de terre et de mon objectif de rendement, de calculer ma fumure azotée. Quelquefois, lorsque le climat le permet (absence de sécheresse), nous réalisons un pilotage avec Jubil. Minorée de 40 unités, la dose calculée ne sera apportée dans son intégralité que si la plante l’exige. En plus, l’azote est toujours apporté en deux fois minimum, voire trois. « Chercheur à l’Inra, Bruno Mary (voir 3ème encadré) indique pour sa part que » beaucoup d’études récentes montrent que pour obtenir une eau de qualité, la fertilisation raisonnée est certes nécessaire mais insuffisante « . Il préconise, dans les zones de culture ou d’élevage intensifs, d’y adjoindre des cultures intermédiaires » pièges à nitrates « . » Un beau concept en théorie mais qui ne peut s’appliquer partout « , souligne Lucien Chevais. Chez lui, août et septembre sont souvent secs et de telles cultures ont alors du mal à démarrer. Faudra-t-il les irriguer pour préserver la qualité de l’eau?Sans tomber dans ces excès, Jean Salmon, président de la commission environnement à la FNSEA, rappelle que l’enjeu de la directive est de revenir à des taux de nitrates acceptables. Le challenge étant, selon lui, d’arriver à motiver les agriculteurs sur des actions qui ne donneront des résultats auprès des buveurs d’eau que dans plusieurs années. » Ce qui est important c’est que les pratiques agricoles évoluent dans le bon sens et qu’elles fassent l’objet d’une évaluation rigoureuse « … Tout l’enjeu du suivi qui sera réalisé par les chambres d’agriculture au cours des trois prochaines années.(1) Selon le décret du 27 août 1993, les zones vulnérables correspondent à celles dont la teneur en nitrate des eaux dépasse la norme de potabilité de 50 mg/l ainsi que celles dont la teneur est comprise entre 40 et 50 mg/l. Les agriculteurs situés en zones vulnérables, doivent appliquer un programme d’action départemental visant à la reconquête de la qualité de l’eau.(2) FNE regroupe, selon Bernard Rousseau, la quasi-totalité (cent quatre-vingt-dix) des associations françaises de protection de la nature et de l’environnement. Elle compte cent mille adhérents directs et un million d’indirects.(3) Programme de maîtrise des pollutions d’origine agricole.